Où sont passés tous les milliardaires ?
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Hériter d’une fortune ne suffit pas : la leçon oubliée des Vanderbilt



"N’importe quel idiot peut amasser une fortune, mais il faut un génie pour la conserver" . Cette phrase, attribuée au magnat des chemins de fer du XIXe siècle Cornelius Vanderbilt, allait rapidement se révéler prophétique. Sur son lit de mort en 1877, il pouvait encore se targuer d’être l’homme le plus riche du monde, mais à peine 70 ans plus tard, sa fortune avait presque entièrement disparu.

Même un rendement de 10 % par an n’a pas suffi à sauver la fortune familiale

Ce n’est probablement pas dû à un climat d’investissement défavorable. Selon le Global Investment Returns Yearbook, compilé par la banque suisse UBS, les marchés actions des pays développés ont affiché un rendement annuel moyen de 8,5% sur les 125 dernières années. Les héritiers de Vanderbilt ont même eu de la
chance : aux États-Unis, leur pays, les actions ont fait encore mieux, avec un rendement proche de 10% par an.

Seulement 325 Américains sont devenus milliardaires en héritant



L'histoire de la famille Vanderbilt n’est pas qu’anecdotique : il y a aujourd’hui bien moins de milliardaires qu’on ne pourrait le penser. Selon le magazine Forbes, on en compte 3.428 dans le monde, dont 989 aux États-Unis. Or, seulement 325 milliardaires américains doivent leur fortune principalement à un héritage. Un nombre dérisoire, surtout quand on sait que, d’après les archives de l’administration fiscale américaine, 329 personnes avaient déjà déclaré en 1915 un revenu annuel supérieur à 500.000 dollars, dont 120 avec plus d’1 million de dollars. Leur patrimoine était très probablement bien plus élevé que leurs revenus.

Chaque multimillionnaire aurait pu avoir 9 petits-enfants riches

On pourrait s’attendre à ce que les centaines d’Américains fortunés du début du XXe siècle aient engendré, entre-temps, neuf fois plus de milliardaires. Prenons l’exemple d’un jeune Américain qui hérite de 5 millions de dollars au début du XXe siècle. Il place sa fortune en Bourse et obtient un rendement brut de 10% par an. Après impôts et dépenses de train de vie, il lui reste environ 6,5% par an. Peu avant sa mort, dans les années 1960, il lègue à chacun de ses trois enfants 85 millions de dollars. Ceux-ci obtiennent le même rendement que leur père et ont chacun trois enfants à leur tour. En 2025, la fortune familiale aurait cru au point que chacun des 9 petits-enfants pourrait se revendiquer milliardaire. Le fait qu’il n’y ait aujourd’hui que 325 milliardaires américains ayant hérité de leur fortune est donc, pour le moins, décevant.

Plus facile à dire qu'à faire

Il n’y a que deux explications à ce phénomène. Premièrement, cela pourrait s’expliquer par une tendance excessive à la consommation. Investir demande de la discipline, et l’attrait des bonnes affaires et des voitures de luxe est difficile à résister pour beaucoup.

Deuxièmement, certaines familles n’ont pas su exploiter leur potentiel en raison d’une aversion au risque trop élevée ou trop faible. Ceux qui s’endettent à outrance ou spéculent de manière excessive finissent tôt ou tard par tout perdre, mais ceux qui n’investissent que dans des obligations d’État à court terme ne parviennent pas non plus à atteindre le rendement net requis de 6,5 %.

Ne visez pas un train de vie trop dispendieux et investissez avec sagesse. Ce sont deux leçons que Cornelius a probablement transmises à ses enfants. Cependant, il s’est avéré difficile de respecter ces principes de génération en génération. On ne sait pas comment les familles de milliardaires actuelles s’en sortiront au cours des 125 prochaines années, mais espérons qu’elles feront mieux que les Vanderbilt.

Ce que cela signifie pour vous, investisseur

L’histoire des Vanderbilt n’est pas un simple fait-divers historique : c’est un miroir tendu à tout investisseur. Les marchés financiers ont beau offrir des rendements réels attractifs sur un siècle, ils ne garantissent rien sans une discipline rigoureuse. Trois enseignements concrets se dégagent de cette leçon.

Premièrement, définissez un taux de prélèvement soutenable. Le calcul présenté ici repose sur un rendement brut de 10%, dont environ 3,5% sont “consommés” par la fiscalité et le train de vie. Un écart apparemment faible - dépenser 6% plutôt que 3,5% - suffit, sur deux générations, à éroder l’intégralité d’un capital. Chacun des 9 petits-enfants hérite dans ce cas de 75 millions de dollars, au lieu du milliard et demi. La règle du 4% souvent citée dans la planification de la retraite s’applique donc aussi, et même davantage, à la transmission intergénérationnelle.

Deuxièmement, calibrez votre prise de risque. Ni trop, ni trop peu : Vous devrez prendre des risques, mais ne vous laissez pas séduire par des spéculations risquées dans votre recherche d'un rendement net adéquat. Un portefeuille diversifié, ancré dans des actions mondiales de qualité, reste historiquement le meilleur vecteur de création de richesse réelle sur le long terme.

Troisièmement, anticipez la transmission. La dilution du capital entre héritiers est l’un des facteurs les plus sous-estimés de l’érosion patrimoniale. Qu’il s’agisse d’une structure familiale, d’une fondation ou d’une planification successorale rigoureuse, encadrer la transmission dès aujourd’hui est aussi important que choisir les bons placements.

Bâtir une fortune est remarquable. La préserver l’est encore davantage. Et la transmettre intacte, génération après génération, relève d’une véritable discipline - celle que les Vanderbilt, malgré tout leur or, n’ont pas su maintenir.


Bram Vanhevel
Gestionnaire de Portefeuille